Histoires de chemins

Monique Giroux

Monique Giroux a recensé et écrit des anecdotes historiques, dont plusieurs inédites ou méconnues, sur toutes les municipalités le long des chemins Craig, Gosford et le Chemin Provincial. Elle nous livre ces découvertes en commençant par l'histoire de ces routes elles-mêmes. Un livre de photos historiques, certaines en lien avec ces textes, paraîtra en 2010.

Première partie

Les premiers chemins

En moins de 15 ans, un million et demi d'acres des meilleures terres des Cantons de l'Est (qui incluait alors le Centre-du-Québec) a été attribué à environ 70 individus, dont 238 281 acres aux miliciens de la guerre de 1775; 217 840 acres aux vétérans de la guerre de 1812 et 2 200 acres au clergé protestant des townships d'Irlande.
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Ces immenses territoires étaient couverts de forêts vierges parcourues par les Amérindiens et les bêtes sauvages et on pouvait s'y rendre que l'hiver, quand les marécages étaient solidifiés par le gel.

En 1815, alors que le peuplement des nouvelles terres devient une priorité, l'arpenteur Joseph Bouchette avait noté, concernant le canton de Halifax, " il y a une grande quantité de hêtres, d'ormes, d'érables, de noyers, de bouleaux et de bois blancs, outre des cèdres et des pruches en abondance… " L'abondance de " bois francs ", terme qui désigne les arbres aux feuilles caduques et au bois dur, allait donner ce nom à cette nouvelle région vers 1830. Il désignait initialement les cantons d'Arthabaska, Blandford, Bulstrode, Somerset, Stanfold et Warwick puis a englobé les cantons d'Halifax, Inverness, Chester et Ham.

Ce sont les chemins Craig et Gosford (routes 269 et 216) qui ont permis aux municipalités des Bois-Francs et de l'Érable de littéralement " sortir du bois " et se développer. Il est donc logique d'inaugurer ce voyage dans le temps par l'histoire même de ces chemins.

Un sentier marécageux

En 1775, le général américain Benedit Arnold a attaqué Québec en passant par les marécages de la rivière Chaudière. La moitié de ses mille cent hommes moururent ou prirent la fuite tellement cette expédition s'est avérée périlleuse.

Les déserteurs ont dû se frayer un passage à même les forêts pour retourner chez eux, aux États-Unis. Plusieurs, sans vivres et atteints de la petite vérole;Vieux terme pour variole.*, se sont réfugiés chez des colons des townships de l'Est alors que les dépouilles des autres ont été englouties par les marais.

Les Abénakis, qui campaient sur le rivage du lac William pour s'adonner à la pêche, les chasseurs, les arpenteurs, les colons loyalistes, les Irlandais, les Écossais et, plus tard, les Canadiens-français ont continué à emprunter cette piste rudimentaire qui a constitué l'ébauche de ce qui allait devenir le chemin Craig.

Le premier tracé officiel a été réalisé en 1800 par l'arpenteur Joseph Kilborne, à la demande de Joseph Frobisher, fondateur de la puissante compagnie du Nord-Ouest et chef des associés qui venaient d'ouvrir le canton d'Irlande, et d'autres propriétaires de lots du comté de Mégantic;Mégantic signifie " là où se tiennent les poissons " en abénakis et " gros bois " en crie.* qui souhaitaient y attirer des colons pour leur vendre des terres. George Hamilton avait même avancé la somme de 1 000 livres pour que les travaux puissent débuter; cet argent lui fut remboursé par l'attribution de terres.

Des loyalistes américains s'y sont installés en grand nombre de 1805 à 1860. Dès 1805, un groupe de colons de Richmond avait présenté une pétition au gouvernement réclamant une route afin de les sortir de l'isolement. Le gouvernement n'était pas réfractaire à l'idée, mais il manquait d'argent pour réaliser ce gigantesque chantier. Il offrit des terrains à des entrepreneurs à la condition qu'ils y installent un colon par mille de chemin. L'offre suscita très peu de demandes.

Les autorités souhaitaient que ces nouvelles terres soient peuplées de colons loyaux à la Couronne britannique, car ils craignaient que, advenant une invasion américaine, la majorité francophone appuie l'annexion aux États-Unis.

La construction du chemin Craig

C'est l'écossais sir James Henry Craig, vétéran des campagnes napoléoniennes et de la révolution américaine, gouverneur en chef des colonies de l'Amérique du Nord britannique et capitaine général de la colonie depuis un peu plus de trois ans, qui fit en sorte que la construction de ce chemin, qui portera son nom, aboutisse malgré l'objection manifeste des Canadiens-français. Il faut dire qu'il accordait peu d'importance à ces contestations, car il éprouvait un mépris manifeste pour les descendants des Français.

Sir James Craig avait la réputation d'être un " Jolly good fellow ", expression qui signifie qu'il souhaitait ardemment que le pays se développe rapidement. Suivant le conseil de son procureur général Jonathan Sewell, il ambitionnait de noyer ces canailles de Canadiens-français dans un océan de colons anglophones. Ces colons " de remplissage " allaient lui être fournis par le voisin du sud qui venait d'acquérir son indépendance, au grand désespoir des loyaux sujets de Sa Majesté britannique. Ces derniers ont préféré émigrer au nord plutôt que de subir l'affranchissement de la royauté. Ils ont porté le nom de " loyalistes ".

En août 1810, Craig écrivait à son secrétaire Herman-W. Ryland, qui partageait ses convictions en ce qui concerne la nécessité de peupler ces terres, ainsi que sa haine des francophones : " Nous avons besoin de ce chemin pour nous rendre aux cantons ". Il faut dire que l'isolement avait des conséquences dramatiques en ces périodes où les famines étaient fréquentes.

Tout en acquiesçant à la demande des loyalistes, il a fait valoir qu'une route entre Lévis et Richmond permettrait d'expédier les produits des fermes des Cantons-de-l'Est et de l'arrière-pays vers Québec. Il avait également comme projet de compenser l'afflux massif de loyalistes par l'établissement de loyaux colons britanniques, principalement des Écossais et des Irlandais protestants, sur ces terres.

Ce visionnaire avait prévu que la prolongation du réseau jusqu'à Boston permettrait de lucratifs échanges commerciaux avec la Nouvelle-Angleterre, particulièrement en cette période d'embargo sur les produits britanniques. De plus, le port de Québec étant prisonnier des glaces tout l'hiver, il serait alors possible d'utiliser celui de Boston, dont le climat moins rigoureux lui permettait d'être actif à l'année.

2e partie

Un chemin semé d'embûches

Les travaux débutèrent en août 1810 pour se terminer le 1er novembre de la même année. Cent-quatre-vingts à quatre cents militaires de Québec ont défriché une éclaircie de 15 pieds de large et de 75 milles de long pour permettre le passage d'une diligence entre Saint-Gilles (près de Québec) et Shipton (Richmond-Danville). La brèche vers la civilisation fit son chemin à travers les boisés des cantons de Leeds, Inverness, Halifax, Chester et Tingwick.

Ce chantier fut particulièrement ardu à cause de l'instabilité des sols marécageux, de la voracité des moustiques, du nombre élevé de souches à extraire et des cours d'eau qui ont nécessité la construction de 120 ponts, dont 24 traversaient de larges rivières.

Malgré ces embûches, le lundi 14 janvier 1811;Paru dans la Gazette de Québec le 31 décembre 1810.* , après trois mois de travail acharné, un premier départ a inauguré le service de diligence qui assurait la liaison entre Québec et Boston durant l'hiver.

Le voyage s'effectuait dans un confort appréciable en plus de se faire rapidement. Le lundi, la diligence partait de Boston ou Québec ; elle faisait une halte à Stanstead le mercredi, pour arriver à destination le samedi!

Au printemps, la route redevenait impraticable quand elle dégelait pour se transformer en bourbier et reprenait du service quand la froidure avait solidifié le sol. Il n'était cependant pas rare qu'il y ait jusqu'à trois jours de retard sur l'horaire à cause du mauvais temps.

À la fin du chantier, les officiers britanniques qui avaient dirigé les travaux de construction se sont vus octroyer des terres. La plupart les ont revendues ou abandonnées. Certains les ont même échangées contre une bouteille de rhum.

L'année suivante, quand la guerre avec les États-Unis s'est déclarée, le général Craig a ordonné de saboter le parcours afin d'endiguer une éventuelle invasion par cette voie. Des ponts ont alors été détruits et des arbres abattus sur le parcours.

Une fois la menace écartée, en 1829-30, la nature avait repris ses droits et le sentier était impraticable. Les soldats se sont à nouveau mutés en cantonniers pour remettre la route dans son état initial; c'est-à-dire un sentier raviné, à peine carrossable dont la chaussée instable était constituée de tourbières, de fondrières, d'ornières et de nids-de-poule.

La chaussée était en bon état pour les 28 milles entre Saint-Nicolas et le canton de Leeds, mais en piètre condition pour les 28 milles suivants, entre Leeds et Ireland, car les colons étaient trop pauvres pour l'entretenir, et, d'Ireland à Shipton, 29 milles sur 30 étaient dans un état lamentable.

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Service de diligence sur le chemin Graig établi entre Québec et Boston en 1811.

Une légende relate qu'il arrivait que certains voyageurs, malgré le fait qu'ils soient informés du péril que représentaient les déplacements à certaines périodes où le chemin était défoncé et inondé, tenaient à prendre la route qu'importent les conditions.

On raconte que plusieurs auraient péri noyés dans la diligence sur la branche de la rivière Nicolet qui passait dans le canton de Shipton et traversait les agglomérations connues sous les noms de Castelbar et Nicolet Falls. Le cocher les aurait enterrés sans plus de formalité à l'intersection des chemins du Castle Bar et CraigAucun document n'a pu retrouver de fondement à cette affirmation. Toujours d'après la légende orale, le relais du Castle Bar aurait été tenu par un certain Fitzpatrick, qui serait le grand-père de la grand-mère de l'ex-président américain John Fitzgerald Kennedy.* Ce cimetière, l'un des plus vieux du township de Shipton, a été en usage à partir de 1811.



Moins de deux ans plus tard, l'état de la route était tellement épouvantable qu'on la laissa retourner à l'état de friche pour ne pas risquer la vie des voyageurs.

Le chemin Gosford

Dès 1830, on avait tracé l'itinéraire d'un chemin qui partirait d'Inverness et qui passerait sur les hautes terres pour se rendre jusqu'à Sherbrooke via Saints-Martyrs, Saint-Joseph-de-Ham-Sud, Dudswell et Ascot.

La construction de cette route, nommée le chemin Gosford, a amené le loyaliste Israël Rice à être le premier à s'installer à Saint-Joseph-de-Ham-Sud en 1830. Il y a vécu seul durant 13 ans.

Le territoire de la municipalité de la paroisse de Saint-Joseph-de-Ham-Sud a été défini le 1er janvier 1855 par l'entrée en vigueur de l'" Acte des municipalités et des chemins du Bas-Canada ". Deux ans plus tard, la première session de la première corporation municipale " Municiplity of United Townships of Ham & South-Ham " fut présidée par Georges Goodenough, un citoyen de Saint-Joseph-de-Ham-Sud qui agissait à titre de maire. Des nombreux loyalistes, Anglais, Écossais et Irlandais qui y ont vécu, il ne reste que très peu de leurs descendants dans la région.

Ouvert officiellement en 1835, le chemin Gosford a fait partie de la route reliant Québec à Boston. Sur l'insistance de la British-American Land Compagny, le 11e gouverneur général, Archibald Arheson, comte de Gosford, a décidé de faire dévier ce nouveau chemin, qui portera son nom, au sud-est du lac Nicolet.

Afin d'éviter les ponts et les reliefs accidentés d'Ireland et Leeds, ce chemin de 82 milles passait par Inverness et traversait les cantons de Nelson et Halifax, où il croisait le chemin Craig à Maple Grove, puis passait par Ireland, Wolfestown, Ham, Dudswell, Westbury et Ascot pour aboutir à Sherbrooke.

Les travaux de parachèvements effectués par l'armée, qui ont continué jusqu'en 1842, ont coûté 43 360 $, sans compter les sommes considérables nécessaires à l'entretien dans les années qui ont suivi.

Des relais ont été établis toutes les journées de marche. Autour de 1845, Jean-Baptiste Coulombe, un chasseur aux exploits légendaires, s'est fixé à trois arpents du lac Nicolet afin d'accueillir les caravanes d'animaux et de piétons qui voyageaient entre Québec et les États-Unis. Les colons du chemin de Mégantic nommaient cet endroit " Petit Québec ". Les premiers explorateurs de Ham et Garthby sont passés par là, dont le curé de Saint-Ferdinand l'abbé Louis Adolphe Dupuis qui célébra la première messe à Ham-Sud en 1849.

En 1868, Jean-Baptiste Coulombe, sa conjointe Marie Prince, leur fils Nazaire et sa femme, Philomène Nadeau, étaient les seuls défricheurs recensés sur le rang 11 du canton de Ham. Ce recensement a été réalisé par l'abbé J. Charles Lemire, curé de Ham Nord.

Le trajet initial du chemin Gosford est difficilement retraçable de nos jours, car plusieurs de ses tronçons ont été intégrés à des routes principales et secondaires.