Victoriaville, porte d'entrée de la pandémie de grippe espagnole en Amérique
Par Monique Giroux
ecriture_illimitee@hotmail.com
Monique Giroux a recensé et écrit des anecdotes historiques, dont plusieurs inédites ou méconnues, sur toutes les municipalités le long des chemins Craig,
Gosford et le Chemin Provincial. Un livre de photos historiques paraîtra en 2010.
Les épidémies
Les épidémies représentaient un fléau pour nos ancêtres. Sans vaccins, sans médicaments et avec des mesures d'hygiène moins que
rudimentairesMadame Isabelle Ferland, archiviste de la ville de Victoriaville, se souvient d'avoir vu une note, datant d'autour de 1930, d'un citoyen qui se
plaignait de son voisin qui vidait son pot de chambre par la fenêtre!*, ils s'en remettaient à Dieu pour leur survie, dans ce monde ou
dans l'autre.
Voici la liste des principales épidémies qui ont fait des ravages dans l'ensemble de la colonie : en 1687 rougeole ; en 1699 petite vérole, 100 morts; en
1701 picote; en 1702 petite vérole débutant en novembre à Québec, 300 morts dans la ville et 3 000, incluant les Amérindiens, dans la colonie; en 1710, 1717
et 1718 maladie de Siam ou fièvres malignes; en 1729 picote ; en 1733 disettes et épidémies, 2 000 malades à l'Hôpital général de Québec; en 1734 variole ;
en 1735 maladie contagieuse grave apportée à Montréal par les vaisseaux du roi; de 1743 à 1745 typhus; en 1748 décès anormalement élevés à Saint-Augustin,
maladie non déterminée; en 1749 fièvre qui fait de nombreux décès; en 1750 typhus; en 1755 grande picote et petite vérole provenant probablement des troupes
revenues de Carillon; de 1756 à 1759 typhus; en 1765 épidémie de nature inconnue, taux de mortalité élevé; en 1783, 1 100 décès de la picote et des fièvres
rouges durant l'hiver; en 1784 plus grande épidémie de variole depuis 1760, particulièrement mortelle dans la région du Richelieu; en 1797 épidémie non déterminée;
en 1809 melancholy epidemy, maladie inflammatoire qui se soignait par la saignée; de 1819 à 1821 variole, hécatombe chez les Amérindiens; en 1832 choléra
venu d'Europe, 4 420 malades et 1 904 décès; en 1847 typhus chez les immigrants et typhoïde à Montréal; en 1854 dernière épidémie de choléra à Québec, en 22
ans 8 300 victimes seulement pour la ville de Québec; en 1889 picote et, finalement, en 1918 pandémie de grippe espagnole dont le point de départ en Amérique
a été à… Victoriaville.
Un avenir radieux
Victoriaville et Arthabaska vivaient alors les répercussions de la révolution industrielle. L'industrialisation, qui avait pris de l'expansion avec la guerre,
embauchait des centaines de travailleurs et de travailleuses. Les nouveaux citadins, provenant des zones rurales environnantes, avaient de plus en plus accès à
des logements desservis par l'eau courante et les égouts.
L'éducation n'était pas en reste, le Collège de
VictoriavilleLe collège comptait 500 étudiants. On a enregistré le premier décès le 18 septembre. Il s'agissait du Frère Donat. Le lendemain, c'était au tour d'un élève,
Albert Beaudoin de Martinville, de succomber et, le 20 septembre, le Frère Pierre connut le même sort. Le 22 septembre, le Frère Boniface et cinq étudiants :
Lucien Deshaies de Grand-Mère, Alphonse Bécotte de Richardville en Saskatchewan, Joseph Roy de Berlin au New Hampshire, Émile Leblanc de Sainte-Sophie-de-Lévrard
et Georges Ryan de Rivière-du-Loup ont trépassé. Le collège, qui était un lieu propice à l'éclosion des épidémies, avait également connu une épidémie de picote
en 1902. (recherches de Jacques Brière)* jouissait d'une telle réputation que des jeunes garçons venaient d'aussi loin que de l'Ouest
Canadien et de la Nouvelle-Angleterre pour s'y faire instruire. Une cinquantaine de Francos-Américains fréquentaient également le collège commercial dirigé
par les Frères des Écoles chrétiennes.
La guerre, qui devait être la dernière, tirait à sa fin. Les valeureux soldats démobilisés avaient commencé à rentrer de cette guerre qui n'en finissait plus.
De plus, Victoriaville était l'hôte d'un événement d'envergure mondiale : le Congrès Eucharistique. Des représentants arrivaient, de partout, pour prendre part
aux célébrations qui ont débuté le 15 septembre.
L'évêque de Nicolet, Monseigneur Brunault, avait choisi la paroisse Sainte-Victoire, qui était la plus grande du diocèse, en raison de son accessibilité par le
train. La participation du cardinal Louis-Nazaire Bégin, d'un détachement des Zouaves de Québec, de la fanfare Lassalle de Trois-Rivières, de 150 ecclésiastes
et de 30 000 visiteurs a donné du panache à la célébration qui se voulait grandiose.
La grippe est mauvaise cette année
En 1918, les premières manifestations de l'automne étaient apparues dès le mois d'août. C'était un bien drôle d'automne. Il faisait froid, pleuvait souvent et
les rares rayons de soleil n'arrivaient pas à traverser l'épaisse couche de brume qui couvrait la terre presque en permanence. Les récoltes pourrissaient dans
les champs avant d'arriver à maturité.
Depuis le début du mois de septembre, et même en août, on avait constaté que la grippe était particulièrement virulente. La contamination était rapide,
la progression fulgurante et la mortalité beaucoup plus élevée qu'à l'habitude.
Ce n'était pas la première fois que les gens avaient à subir ce genre de situation. En 1898, une épidémie de grippe avait sévi à Victoriaville. Le meilleur
remède s'était avéré être le soufre. La même histoire s'était répétée en 1901. Le clergé avait même permis de manger gras tous les dimanches durant le carême,
même le dimanche des Rameaux, ainsi qu'au repas principal des lundis, mardis, jeudis et samedis, excepté le samedi des Quatre-temps et le Samedi Saint. C'est
dire la gravité de la situation!
Revenons à 1918, Victoriaville, qui avait enregistré six décès durant tout le mois d'août, dut enterrer huit de ses citoyens du 5 au 23 septembre. Arthabaska,
qui déplorait un seul décès en août, en compta sept pour la seule période du 10 au 23 septembre. C'était une situation inquiétante, mais on espérait toujours
que le pire était derrière. Ce ne fut pas le cas. Au contraire. Ce fut l'hécatombe. Cent-dix-neuf personnes sont décédées en cinq semaines. Durant l'épidémie,
huit des 35 personnes hospitalisées à l'Hôtel-Dieu d'Arthabaska, avec le diagnostic d'influenza, y laissèrent leur vie. Ces derniers chiffres sont cependant peu
représentatifs; les malades, craignant davantage l'hôpital que la maladie et trop pauvres pour payer les frais d'hospitalisation, mouraient à la maison pour la
très grande majorité.
La grande tueuse
La grippe espagnole sévissait à Victoriaville depuis un certain temps quand l'état d'épidémie fut officiellement déclaré par les autorités, le 23
septembre 1918.
Du 24 septembre au 30 octobre, il décéda 75 personnes à Victoriaville, dont neuf dans la seule journée du 29 septembre. À Arthabaska, du 26 septembre au
30 octobre, on compta 44 décès, dont cinq le 3 octobre.
L'épidémie
La journée même où les autorités déclarèrent l'état d'épidémie à Victoriaville, on signala le décès de neuf matelots sur des bateaux ancrés dans le port de
Québec. Le diagnostic d'influenza fut démenti puis confirmé.
En moins de sept jours, tout le continent fut touché : New York, Philadelphie, San Francisco, Montréal, Québec, Trois-Rivières et Richmond. Le virus a
fait un funeste tour du monde en trois mois.
La promesse d'un avenir radieux transformé en un passé douloureux
La propagation de l'épidémie a été accélérée par ce qui semblait justement de si bon augure pour les régions des Bois-Francs et de l'Érable : l'urbanisation,
qui entraîna la surpopulation des logements urbains; l'accueil des collégiens étrangers ; le retour des soldats démobilisés, de même que l'arrivée des visiteurs
du Congrès Eucharistique (35 000 ont assisté à la procession et 25 000 à la messe papale). Il faut aussi ajouter à ces facteurs de risques : le rapatriement
des dépouilles des personnes décédées en Nouvelle-Angleterre pour être inhumées dans leur paroisse d'origine.
L'autopsie d'une hécatombe
En novembre, vaincue par le froid, l'épidémie, devenue pandémie, tira à sa fin, huit décès furent enregistrés à Victoriaville et cinq à Arthabaska. En
décembre, la mortalité avait repris ses moyennes habituelles : cinq pour Victoriaville et une pour Arthabaska.
2,1 % de la population de Victoriaville et d'Arthabaska périrent entre le 1er août et le 31 décembre
1918Tous les décès sont
répertoriés du 1er août au 31 décembre 1918. Arthabaska a compté 59 décès pour 2 196 personnes, soit 2,7 % de la population; pour
Victoriaville, ce fut 102 décès pour 5 334 personnes, soit 1,9 % de la population. Archives de Monique T. Giroux tirées du livre "Les versions de la vérité"
portant sur cette épidémie.*. Pour avoir une idée de l'ampleur de la catastrophe,
imaginez une ville de 40 000 habitants perdant 840 de ses citoyens en dix semaines!
Au Québec, 530 000 personnes furent atteintes et 13 500 perdirent la vie . La moitié de la population mondiale fut contaminée et 22 millions d'individus ont
succombé à l'infection.
Toutes proportions gardées, les gens de Victoriaville et d'Arthabaska eurent à déplorer deux fois plus de décès que ceux de Montréal. Ce fut encore pire
dans certains villages des Bois-Francs et de l'Érable : Chesterville, Danville, Notre-Dame-de-Lourdes, Saint-Adrien, Saint-Albert, Saint-Ferdinand, Saint-Fortunat,
Saint-Jacques-le-Majeur, Saint-Rémi-de-Tingwick, Saint-Samuel, Saint-Valère, Saint-Wenceslas et Sainte-Hélène-de-Chester ont doublé leur taux de mortalité
en 1918.
Kingsey Falls, Lyster, Saint-Julien, Saint-Louis-de-Blandford et Sainte-Élisabeth-de-Warwick ont triplé le leur tandis qu'Inverness a presque quadruplé le sien!
À Laurierville, près de 8 % de la population fut décimée!
Les conséquences
L'épidémie laissa des orphelins en grand nombre, mais très peu furent admis à l'orphelinat durant cette période. Il semble que, dans un premier temps,
ces enfants aient été pris en charge dans leur milieu, souvent pour travailler comme garçons de ferme ou servantes. Ce n'est que l'année suivante qu'on
fut obligé d'agrandir l'orphelinat d'Arthabaska pour y recueillir ces enfants qu'on ne pouvait ou ne voulait plus garder.
Les conséquences socio-économiques de ces décès massifs dans un court laps de temps ont été considérables. On n'a qu'à penser aux mariages organisés avec
célérité, avec plus ou moins de bonheur, pour assurer la survie des veufs, veuves et orphelins; ainsi qu'aux affaires ou commerces abandonnés, en faillite
ou vendus à perte… pour ne nommer que ces facteurs.
Même si les conditions d'hygiène et la médecine ont considérablement évolué depuis 1918, il n'en demeure pas moins que l'humanité reste très vulnérable
aux virus de la grippe… on a qu'à penser au SRAS, à la grippe aviaire et au A(H1N1), virus " cousins " de celui de la grippe espagnole.

Photos du congrès eucharistique, dont les grands rassemblements ont favorisé la propagation
du virus.